Atlas shrugged / La Greve, d'Ayn Rand est un excellent roman d'anticipation... du capitalisme néolibéral.
Avez-vous lu la Grève d'Ayn Rand ? En tant que français probablement pas, si vous étiez état-unien, ce titre raisonnerait pourtant en vous comme un classique. C'est d'ailleurs bien dommage parce que franchement la Grève, c'est un pavé certes, mais c'est une histoire dans laquelle on se laisse bien prendre. Ayn Rand y développe également tout un argumentaire libertarien, profondément anti-socialiste qui a eu et a toujours une influence énorme sur la pensée politico-économique état-unienne. Si comme moi, vous n'êtes pas libertarien, ça vous semblera certainement aussi incongru que les discours de votre oncle de droite à noël qui défend bec et ongle les intérêts des "gens qui réussissent" (comprendre : milliardaires), parce qu'il se sentirait presque menacé avec son confortable pavillon à 220k dans la banlieue de Beauvais. Néanmoins, vous n'aurez qu'à lever les yeux aux ciels en attendant ce qui vous fait vraiment rester dans ce livre : les croustillantes scènes de sexe.
Pour résumé le pavé simplement : On est dans un futur anticipé et fantasmé des années 50, dans lequel les régimes capitalistes-libéraux cèdent petit à petit la place à une foule de républiques populaires et même si les Etats-Unis n'en sont pas encore une, ils sombrent petit à petit dans un étatisme toujours plus fort avec comme conséquences notables : bureaucratisation absurde, fin de la concurrence au profit du népotisme, prise en compte d'intérêts plus large que ceux des actionnaires, pouvant mener au déficit des entreprises ... Pour lutter contre ça, les plus grands esprits du monde que seraient les scientifiques, artistes mais surtout les entrepreneurs (et ici, tous les entrepreneurs sont aussi des ingénieurs de talent, l'héritage n'existe pas dans cette œuvre), choisissent de se retirer dans un endroit mystérieux ; et le monde sombre alors peu à peu dans l'obscurantisme, l'absence de progrès technique (sauf d'ordre militaire), le déclin des infrastructures, l'obsolescence des biens matériels.
Là ou je suis choqué et amusé c'est que j'y ai vu beaucoup de parallèle avec la situation actuelle en occident, particulièrement aux E.U depuis l'avénement du néo-libéralisme il y presque 50 ans.
Pour faire un point d'explication rapide histoire d'être bien compris : le néolibéralisme et un courant de pensée économico-politique qui défend en discours le libéralisme économique (libre concurrence, faible interventionnisme) ainsi que des valeurs comme l'innovation et le mérite, mais dans les faits produit une concentration économique (anticoncurrentiel) et non pas une diminution du rôle de l'état mais plutôt une mise en service progressive de l'état pour le compte des plus grandes fortunes par divers moyens (avec beaucoup de népotisme en fond).
En fait, les événements du livre sont en train d'arriver précisément à cause de ceux qui s'appuient sur la pensée d'Ayn Rand. Les oligopoles et monopoles privés sont de plus en plus présents dans nos économies, les intérêts de la classe politique et de la grande bourgeoisie sont toujours plus alignés pour limiter la concurrence et ponctionner les ressources de l'état notamment via les marchés publiques et aides. Un grand nombre de produits physiques et numériques connaissance un processus "d'enshittification" (je vous invite à vous intéresser un peu plus au concept si vous n'êtes pas familiers) ; la recherche aux E.U commence à être brider pour servir uniquement une poignée d'intérêt ; des vérités scientifiques qui parfois étaient largement acceptées et reconnues d'intérêt général sont simplement ignorées ou démenties par des autorités publiques et médiatiques (vaccins, alimentation, réchauffement climatique...). Bref, c'est la merde. Sauf qu'ici les grands esprits qui pourraient travailler dans l'intérêt général ne sont pas en train de se tirer dans une ville secrète des Rocheuses pour mieux préparer leur retour, ils sont tout simplement invisibilisés et mis en retrait.
Bref, ce pavé parce que je trouvais le parallèle intéressant et que je voulais partager mon goût pour l'ironie tragique.
Posted Oct 5, 2025, 3:46 PM UTC · locked