Les Jours qui reviennent - 15 / 1
1 . La ville en mouvement
La porte de la maison se referme derrière eux.
Hank est déjà parti depuis longtemps.
Son café encore tiède traîne dans l’évier, preuve qu’il a quitté les lieux plus vite qu’il ne l’aurait voulu. Probablement pour éviter d’assister à ce moment.
Le silence s’installe.
Pas lourd.
Mais différent.
Iris tient son sac contre elle comme si elle avait peur d’oublier quelque chose d’essentiel.
Connor vérifie une dernière fois l’espace du regard.
Clés.
Téléphone.
Veste.
Rien n’est laissé au hasard.
— Le taxi arrive dans trente-deux secondes.
Elle hoche la tête.
Ne parle pas.
Ce n’est pas de la nervosité agitée.
C’est autre chose.
Une retenue.
Comme si chaque pas vers l’extérieur la rapprochait d’un endroit qu’elle n’est pas certaine de reconnaître.
Le trajet se fait presque sans mots.
Detroit défile derrière la vitre.
La ville est vivante, indifférente, affairée.
Des passants pressés, un bus trop plein, un livreur qui jure contre un feu rouge.
Le monde n’a pas suspendu sa rotation pendant qu’elle vacillait.
Connor le perçoit immédiatement :
Iris regarde tout.
Trop
Comme quelqu’un qui revient d’une très longue absence.
Ses doigts jouent avec la couture de son sac.
Geste discret.
Répété.
Il enregistre.
— Ton rythme cardiaque est légèrement élevé.
Elle tourne la tête.
Un souffle amusé passe dans son nez.
— Tu es incapable de ne pas analyser, hein ?
— C’est inexact.
Une micro-pause.
— Je peux choisir de ne pas verbaliser.
Un coin de sourire apparaît.
Fugace.
— Effort apprécié.
Le taxi ralentit.
S’arrête.
Et Iris cesse de respirer une fraction de seconde.
L’immeuble se dresse devant eux.
Connor le connaît déjà.
Accès sécurisés.
Caméras discrètes.
Personnel attentif sans être intrusif.
Un environnement fiable.
Il sort en premier, ouvre la portière sans y penser.
Elle descend.
Sa cheville tient.
Appui prudent, mais stable.
Ça le rassure plus qu’il ne l’aurait cru.
⸻
Dans le hall, le réceptionniste relève la tête.
Surprise immédiate.
— Iris ?! Mais… vous étiez—
Elle s’interrompt, professionnelle jusqu’au bout des réflexes.
Regarde Connor.
Replace son sourire.
— Heureuse de vous revoir.
Iris offre ce sourire public qu’elle sait allumer sans effort.
— Merci, Marcel.
Mais dès qu’ils dépassent l’accueil, ce sourire retombe doucement.
Pas une chute.
Plutôt un masque qu’on repose.
Connor le remarque.
Il remarque presque toujours ce genre de chose.
⸻
L’ascenseur les accueille dans un miroir silencieux.
Iris aperçoit son reflet.
Elle se fige une fraction de seconde.
Cheveux attachés sans grande conviction.
Sweat trop large.
Fatigue encore accrochée sous ses yeux.
Rien de l’image parfaitement maîtrisée qu’elle renvoie d’ordinaire.
Elle souffle.
— On dirait que j’ai survécu à une catastrophe naturelle.
Connor observe son reflet à côté du sien.
— Tu as surtout l’air… réelle.
Elle tourne la tête.
Un léger étonnement traverse son regard.
Puis un sourire.
— C’est probablement le compliment le plus étrange qu’on m’ait fait.
Il descende de l’ascenseur , le couloir toujours aussi silencieux, les pas étouffé pare une moquette au couleur douce. Il arrive devant la porte de son appartements.
Les portes s’ouvrent.
L’appartement apparaît.
Familier.
Mais chargé de cette immobilité propre aux lieux restés trop longtemps sans vie.
Iris avance.
Lentement.
S’arrête.
Son regard parcourt la pièce.
Pas pour découvrir.
Pour se reconnecter.
— C’est bizarre…
— Quoi ?
— Rien n’a bougé.
Connor laisse passer une seconde.
— Les appartements ont cette qualité rassurante.
Elle lui lance un regard en coin.
— Tu progresses.
Mais déjà, ses doigts glissent sur le dossier du canapé.
Puis la table.
Elle touche les choses une à une.
Pas nerveusement.
Comme pour dire : je suis revenue.
Connor reconnaît ce besoin d’ancrage.
Il ne commente pas.
Puis elle se retourne vers lui.
Le regarde longtemps.
Et la question tombe :
— Tu restes un peu ?
Pas une peur.
Pas une demande déguisée.
Juste quelque chose de simple.
Connor retire sa veste.
La pose.
— Oui.
Et immédiatement…ses épaules descendent.
Sa respiration aussi.
Puis dit avec un sourie encore faible.
— Je vais prendre une douche… et essayer de redevenir fréquentable.
Elle devrait filer.
Disparaître dans la salle de bain.
Redevenir “Iris”.
Mais elle traîne.
Replace un objet invisible sur la table.
Passe par la cuisine.
Ouvre un placard sans raison.
Le referme.
Connor la regarde faire sans insister.
Il comprend.
Se transformer à nouveau demande parfois plus de courage que survivre.
Quand enfin l’eau commence à couler, il reste un instant immobile.
Puis son regard glisse dans l’appartement.
Un réflexe d’abord.
La serrure.
Les accès.
Les angles morts.
Habitude difficile à désactiver.
Mais il ne repart pas.
Son attention dérive.
Une étagère de photos.
Iris sur scène, capturée en plein mouvement.
Une autre où elle rit franchement, loin des projecteurs.
Il s’attarde une seconde.
Pas comme une enquête.
Plutôt comme on découvre les contours silencieux de quelqu’un.
Sur un meuble, quelques disques.
Il en prend un.
Observe la pochette.
Le repose exactement au même endroit.
Rien ne doit sembler déplacé.
Quand Iris revient, ses cheveux encore humides accrochent la lumière.
Jean simple.
Pull clair.
Visage lavé de fatigue.
Pas la star.
Pas l’icône.
Juste elle.
Vivante.
Elle le surprend près d’un cadre.
— Tu espionnes ma vie ?
— J’essaie surtout de comprendre dans quel univers tu évolues.
Elle plisse les yeux.
— Formulation suspecte… mais acceptable.
Puis, après une seconde :
— Ça ne me dérange pas.
Ils reviennent au salon.
La lumière de midi s’étire sur le parquet, accrochant des reflets cuivrés dans ses cheveux brun-roux.
Elle paraît presque plus petite ici.
Plus vraie aussi.
— Ça faisait longtemps que je n’étais pas rentrée accompagnée, murmure-t-elle.
Connor incline légèrement la tête.
— Je prends ça comme une information importante.
Elle sourit.
Puis, plus bas :
— Merci de ne pas m’avoir laissée revenir seule.
Connor réfléchit brièvement.
— Ça me semblait… la meilleure option.
Elle secoue la tête, amusée.
— Un jour, tu devras m’expliquer ce que tes “options” cachent vraiment.
Peut-être.
Un jour.
Le silence s’installe.
Calme.
Habitable.
Iris marche jusqu’à la baie vitrée.
Regarde la ville.
Puis dit presque pour elle-même :
— J’avais peur que tout me paraisse… étranger.
— Et ?
Elle réfléchit.
Tapote doucement la vitre du bout des doigts.
Puis :
— Non.
Une pause.
Son regard glisse vers lui.
— Parce que tu es là.
Connor ne bouge pas.
Mais quelque chose s’inscrit.
Net.
⸻
Après un moment, il remet sa veste.
— Je dois retourner au commissariat.
Elle hoche la tête.
Pas de tentative pour le retenir.
Mais quand il atteint la porte :
— Connor ?
Il se tourne.
— Oui.
Une hésitation.
Puis :
— Reviens.
Pas si tu peux.
Pas quand tu veux.
Reviens.
Connor soutient son regard.
— D’accord.
Promesse simple.
Sans emphase.
Il sort.
La porte se referme doucement.
Iris reste immobile quelques secondes.
Puis s’assoit.
Regarde autour d’elle.
Son appartement.
Sa vie.
Toujours là.
Mais légèrement déplacée.
Et pour la première fois depuis longtemps…le silence ne l’inquiète pas.
Parce qu’elle sait désormais une chose très simple : Elle peut être seule ici.
Sans l’être vraiment
_____
Le temps ne s’arrête jamais longtemps.
Même après une tentative de meurtre.
Même après une guerre silencieuse.
Il reprend simplement… autrement.
Les semaines passent.
Pas spectaculaires.
Pas calmes non plus.
Juste pleines.
L’enquête sur les “récupérations” s’enfonce dans une profondeur inquiétante.
Chaque piste ouvre sur trois autres.
Les sociétés-écrans mènent à des holdings enterrées.
Les noms disparaissent avant même qu’on puisse les suivre.
Ce n’est pas une organisation.
C’est une architecture.
Et Connor comprend une chose très vite : Ils ne sont même pas encore à la moitié de ce qu’ils ignorent.
Alors il travaille.
Autres affaires.
Disparitions ordinaires.
Un homicide domestique.
Un trafic d’implants illégaux.
Le polar pur.
Celui qui use les semelles et noircit les nuits.
Hank râle.
Miller découpe les mensonges avec précision.
Et Connor avance avec cette vigilance nouvelle, presque invisible.
Il ne se sent pas menacé.
Mais il sait désormais que le danger sait attendre.
⸻
Iris, elle, disparaît du quotidien.
Pas brutalement.
Comme une marée qui se retire.
Sa vie l’aspire de nouveau.
Un manager remercié sans élégance.
Une équipe reconstruite.
Des répétitions.
Des séances studio.
Des chorégraphies testées jusqu’à l’épuisement.
Redevenir une idole exige une discipline presque militaire.
Mais elle écrit.
Toujours.
Des messages courts.
Parfois absurdes.
“J’ai passé quatre heures à chanter la même phrase. Si tu m’entends un jour la fredonner en boucle, débranche moi.”
Ou :
“J’ai appris à frapper quelqu’un avec mon coude. Je suis officiellement dangereuse.”
Connor répond rarement plus qu’il ne faut.
Mais il répond toujours.
Et parfois…il relit leurs échanges sans raison opérationnelle.
⸻
Un soir, pourtant, il décide de passer.
Pas sur un coup de tête.
Connor n’en a pas.
Disons… une décision sans utilité immédiate.
Il sonne.
La porte s’ouvre presque aussitôt.
Iris apparaît.
Legging noir.
Débardeur clair collé par la sueur.
Cheveux attachés à la hâte dont des mèches se sont déjà échappées.
Ses joues sont rosées.
Sa respiration encore haute.
Elle cligne des yeux.
Surprise totale.
— Connor ?!
Comme si le voir là appartenait à une autre temporalité.
— Bonsoir.
Son regard descend vers la serviette qu’elle tient.
Puis remonte.
— Tu tombes… mal… Enfin non...Mais… attends — entre !
Il franchit le seuil.
Et s’arrête.
Markus est là.
Debout près de la baie vitrée.
T-shirt sombre.
Posture droite mais légèrement relâchée, comme quelqu’un qui sort d’un effort physique prolongé.
Pas épuisé.
Mais le corps encore chaud.
Connor observe.
Une seconde.
Deux.
Son regard passe de Markus…à Iris…à la bouteille d’eau ouverte…au tapis déplacé…
Les données s’assemblent.
Trop vite.
— Ta compagne est informée de ta présence ici ? demande-t-il calmement.
Silence.
Markus cligne des yeux.
— …Pardon ?
Iris, elle, se fige.
Une microseconde.
Puis comprend.
Et éclate de rire.
Pas un petit rire.
Un vrai.
Celui qui plie en deux.
— Connor — non — attends — tu crois qu’on…
Elle ne finit même pas sa phrase.
Markus, lui, a déjà compris.
Une lueur amusée traverse son regard.
Rare.
— Je vois que même toi, tu peux tirer des conclusions hâtives.
Connor reste immobile.
Analyse en cours.
Iris essuie une larme de rire.
— Je lui ai demandé de m’entraîner !
— En autodéfense, précise Markus.
Elle lève un bras.
— Regarde !
Un mouvement rapide.
Contrôlé.
— Je sais déséquilibrer quelqu’un maintenant. Enfin… en théorie.
Connor observe encore le tapis.
La distance entre eux.
Le rythme cardiaque d’Iris.
Pas d’indicateur compatible avec l’activité qu’il avait envisagée.
Conclusion : Erreur d’interprétation.
Il incline légèrement la tête.
— Mon hypothèse était… incorrecte.
Iris reprend son souffle.
— Connor, tu viens officiellement de prouver que tu pouvais penser comme un humain.
— C’est préoccupant.
Elle rit encore.
Puis, plus doucement :
— Je ne t’avais jamais vu te tromper aussi vite.
Il répond, très simplement :
— Cela arrive lorsque les données sont incomplètes.
Markus croise les bras.
— Ou quand l’analyse est parasitée.
Connor ne relève pas.
Mais quelque chose, en lui, enregistre la remarque.
Iris attrape sa bouteille.
Boit longuement.
Puis souffle :
— Franchement, heureusement que tu es arrivé maintenant. Dix minutes plus tôt, j’étais au sol.
— Elle progresse vite, ajoute Markus.
— Je survis surtout.
Elle sourit.
Puis regarde Connor.
Plus attentivement.
Comme si elle réalisait seulement maintenant qu’il est là.
— Tu passais juste… ou je te manquais ?
La question flotte.
Légère.
Mais pas vide.
Connor prend une seconde.
— Je voulais vérifier que tout allait bien.
Elle ne répond pas tout de suite.
Son regard se radoucit.
— Tout va bien.
Une pause.
Puis, avec ce sourire météorite qui traverse tout :
— Et maintenant… encore un peu mieux.
Le silence qui suit n’est pas gênant.
Simplement rempli d’une présence retrouvée.
Connor observe la pièce.
Plus vivante qu’avant.
Plus habitée.
Iris aussi a repris sa place dans le monde.
Et sans qu’il sache exactement pourquoi…cette information stabilise quelque chose en lui.
Markus attrape sa veste.
— Je vais vous laisser.
Il s’arrête près de Connor.
Le regarde.
— Content de te voir debout.
— Réciproquement.
Puis il ajoute, plus bas :
— Elle apprend vite.
Connor répond :
— Je n’en doute pas.
Leurs regards se croisent.
Compréhension silencieuse.
Puis Markus sort.
⸻
La porte se referme.
Iris s’appuie contre le mur.
Encore légèrement essoufflée.
— Donc…
Elle penche la tête.
— Tu pensais vraiment que j’avais invité Markus pour… ça ?
Connor réfléchit.
— La probabilité me semblait cohérente.
Elle éclate d’un petit rire.
S’approche.
Pose sa main moite sur son avant-bras sans y penser.
— Tu es incroyable.
Puis :
— Rassure-toi… si je fais un jour des choses “déplacées”, tu seras probablement le premier à le savoir.
Elle se fige.
Réalise ce qu’elle vient de dire.
Un silence.
Bref.
Électrique.
Connor ne commente pas.
Mais la phrase reste.
Quelque part.
Iris se redresse.
— Bon. Maintenant que tu es là… tu restes cinq minutes.
Ce n’est pas une question.
Il enlève sa veste.
La pose.
— D’accord.
Elle sourit.
Et la pièce semble, sans effort, retrouver une gravité familière.
Comme si certaines trajectoires…finissaient toujours par se recroiser
______
La pluie tombe depuis l’aube.
Pas une pluie spectaculaire.
Une pluie sale.
Persistante.
Celle qui colle aux trottoirs et transforme les néons en traînées maladives.
Detroit a l’air fatiguée.
Connor et Hank se tiennent derrière un ruban de sécurité détrempé.
Un immeuble délabré.
Trois étages.
Une façade qui s’effrite comme un mensonge trop répété.
— Dis-moi que c’est pas encore un truc bizarre, marmonne Hank.
Connor observe la fenêtre brisée au second.
— Le signalement mentionne une odeur inhabituelle.
Hank grimace.
— J’aime déjà pas ce mot.
⸻
L’appartement est étroit.
Rideaux tirés.
Air stagnant.
Quelqu’un a essayé de masquer l’odeur avec un parfum trop sucré.
Erreur classique.
Sur le sol, un homme.
Assis contre le mur.
Les yeux ouverts.
Mais vides de toute direction.
Connor s’accroupit.
Scan rapide.
— Vivant.
Hank souffle entre ses dents.
— Sérieusement… ça devient une manie.
La nuque.
Encore.
Une cicatrice circulaire.
Propre.
Méticuleuse.
Connor ne dit rien pendant quelques secondes.
Mais quelque chose se resserre en lui.
Le motif se répète.
Encore.
Toujours.
— On est loin d’avoir compris, hein… murmure Hank.
— Oui.
Une pause.
— Et ils continuent.
Sur la table basse : un terminal vidé.
Un disque dur fondu de l’intérieur.
Nettoyage professionnel.
Mais trop rapide.
Dans la cuisine, Connor trouve une photo.
L’homme en blouse.
Devant un bâtiment effacé depuis des années.
Une filiale fantôme.
Encore.
Hank observe le regard du type.
— On dirait qu’on les cueille un par un…
Connor répond doucement :
— Non.
Hank tourne la tête.
— Non ?
— On récupère ce qu’ils savent avant qu’ils puissent parler.
Le silence se charge.
Puis Hank lâche :
— Donc quelqu’un a peur que la vérité circule.
Connor se redresse.
Regarde la pluie glisser sur la vitre.
— Oui.
Et cette peur…est organisée.
En ressortant, Hank allume enfin une cigarette…la regarde…puis la jette sans l’allumer.
Mauvaise habitude qui essaie de revenir.
— Tu vois où ça mène ?
— Pas encore.
— Ça te frustre ?
Connor réfléchit.
— Oui.
Hank hausse un sourcil.
— Putain… t’es officiellement vivant.
Le reste de la journée s’engloutit dans la paperasse, les relevés, les rapports croisés.
Une enquête de plus.
Et pourtant…celle-ci laisse un goût métallique.
Comme si la ville avalait des gens sans même ralentir.
Quand Connor quitte enfin le commissariat, la nuit est déjà installée.
Et presque sans y penser…il change de direction.
⸻
Chez Iris, tout est noir.
Pas de musique.
Pas de lumière sous la porte.
Connor entre avec la clé qu’elle lui a donnée “au cas où”.
Mes avent il frappe toujours un geste normal et encré.
Le silence est dense.
Mais pas vide.
Il avance d’un pas.
Deux.
L’air bouge derrière lui.
Son système capte la variation une fraction de seconde avant l’impact.
Il ne bouge pas.
Iris surgit.
— YAAAAAH !!!
Elle se jette sur lui avec une détermination spectaculaire.
Bras autour de son épaule.
Tentative de déséquilibre.
Connor reste parfaitement vertical.
Comme un lampadaire.
Elle pousse.
Rien.
Elle tente une clé approximative.
Encore rien.
Connor baisse simplement les yeux vers elle.
— Iris.
— Attends !
Elle change d’angle.
Essaie de crocheter sa jambe.
Erreur stratégique.
Connor ajuste à peine son centre de gravité.
Échec total.
Après trois secondes d’acharnement héroïque…elle abandonne.
Et se laisse tomber au sol.
À plat.
Vaincue.
— C’est humiliant…
Connor l’observe.
Sincèrement perplexe.
— Quel était l’objectif ?
Elle pointe un doigt dramatique vers le plafond.
— Te surprendre.
— Les véritables attaquants ne signalent généralement pas leur présence en criant.
Une pause.
Puis il ajoute, très sérieux :
— “Yaaaah” réduit fortement l’effet tactique.
Elle le fixe.
Puis éclate de rire.
— Markus avait raison… t’es impossible à prendre.
Connor incline légèrement la tête.
— C’était un exercice ?
— Oui !
Elle se redresse en soupirant.
— Il dit que l’effet de surprise compense la différence de force.
Connor réfléchit.
— Sur une cible humaine, probablement.
Elle plisse les yeux.
— Donc je dois arrêter de t’utiliser comme cobaye ?
— Recommandé.
Elle reste assise par terre.
Le regarde.
Puis sourit.
— Avoue que t’as eu peur.
— Non.
— Même pas un micro-flip intérieur ?
— Non.
Elle soupire.
— Tragique.
Puis, après une seconde :
— Bon… peut-être que j’ai crié un peu trop fort.
— Légèrement.
Connor lui tend la main.
Elle la prend sans hésiter.
Il la relève sans effort.
Et remarque aussitôt : sa respiration rapide, ses joues chaudes, ses yeux brillants.
Vivante.
Complètement.
— Tu progresses, dit-il.
Elle croise les bras.
— C’est la manière polie de dire que j’ai été nulle ?
— Non.
Une micro-pause.
— Tu as attaqué malgré la certitude de perdre.
Elle cligne des yeux.
Surprise.
Puis murmure :
— Merci… je crois.
⸻
Le silence se pose doucement.
Confortable.
Elle finit par dire :
— Je voulais essayer avant que tu arrives… et j’ai entendu la serrure.
Son regard glisse vers lui.
— J’étais sûre que c’était toi.
Connor enregistre la phrase.
Sans commentaire.
Mais elle reste.
Elle attrape une bouteille d’eau.
Boit.
Puis lance :
— Alors, inspecteur… journée glauque ?
— Oui.
Elle n’insiste pas.
Elle ne demande jamais les détails quand son ton devient comme ça.
À la place :
— Reste un peu.
Pas suppliant.
Juste naturel.
Connor retire sa veste.
La pose sur le dossier d’une chaise.
— D’accord.
Elle sourit.
Et pendant un instant très simple…le monde extérieur semble reculer d’un pas.
Comme si, malgré la noirceur qui s’étend en ville…cet appartement savait encore fabriquer de la lumière.
____
Les semaines glissent.
Pas lentement.
Pas vite non plus.
Comme une rivière qui retrouve son lit après une crue.
L’enquête avance par fragments.
Toujours trouble.
Toujours plus vaste qu’elle ne devrait l’être.
Alors Connor travaille.
Encore.
Mais quelque chose dans son emploi du temps change.
Sans qu’il l’ait vraiment décidé…ses pas le ramènent souvent chez Iris.
Au début, c’est prétexté.
Vérifier que tout va bien.
Apporter un dossier qu’elle lui a demandé de vulgariser.
Analyser un message étrange qu’elle a reçu.
Puis il cesse de chercher une raison.
Il vient.
C’est tout.
Ce soir-là, le salon est dégagé.
La table poussée contre le mur.
Le tapis roulé comme un témoin prudent.
Iris se tient au milieu de la pièce.
Concentrée.
Très concentrée.
Langue coincée entre les dents.
— Markus dit que je dois être imprévisible.
Connor observe.
— Tu es déjà imprévisible.
— Pas dans le bon sens.
Elle prend une posture.
Enfin… quelque chose qui y ressemble.
— Ok. Si quelqu’un m’attrape comme ça…
Elle saisit le poignet de Connor.
Tire.
Tourne.
S’emmêle immédiatement.
Son propre pied accroche le parquet.
Connor la rattrape avant l’impact.
Réflexe devenu presque automatique.
Elle reste une seconde contre lui.
Soupire.
— J’ai encore failli mourir face à mon salon.
— Le salon présente peu de menace objective.
Elle lève les yeux.
— Arrête d’être logique deux minutes.
— J’essaie.
Une micro-pause.
— Ce n’est pas naturel.
Elle éclate d’un rire bref.
Ils reprennent.
Encore.
Encore.
Connor corrige sans jamais brusquer.
— Centre de gravité plus bas, fléchis les genoux, regarde la sortie, pas le sol.
Elle écoute.
Applique.
Rate.
Recommence.
Et recommence encore.
La maladresse ne disparaît pas.
Mais quelque chose d’autre apparaît : de la précision.
Une intention.
À un moment, elle parvient enfin à lui faire lâcher un demi-pas.
Infime.
Mais réel.
Ses yeux s’agrandissent.
— T’AS VU ?!
— Oui.
— J’ai bougé un androïde ultra sophistiqué !
— De quatre centimètres.
Elle pointe un doigt accusateur.
— Laisse-moi ma victoire.
— Victoire accordée.
Elle bombe légèrement le torse.
— Merci.
Puis ajoute, plus bas :
— J’aime mieux quand tu es là.
Connor incline la tête.
— Pourquoi ?
Elle réfléchit.
Cherche ses mots.
— Parce que… tu ne paniques jamais.
Une pause.
— Du coup, moi non plus.
La phrase reste suspendue.
Connor la range quelque part sans nom.
Ils s’accordent une pause.
Assis par terre, dos au canapé.
Iris boit.
Regarde ses mains.
Rougies.
— Je ne serai jamais une guerrière.
Connor répond tranquillement :
— Ce n’est pas l’objectif.
Elle tourne la tête.
— Ah bon ?
— L’objectif est que tu survives assez longtemps pour fuir.
Silence.
Puis elle sourit.
— C’est incroyablement rassurant dit comme ça.
Il ajoute :
— Et tu apprends vite.
Elle le fixe.
Plisse les yeux.
— C’était un compliment ?
— Oui.
— Fais gaffe… tu progresses dans les interactions humaines.
Un instant passe.
Calme.
Puis elle murmure :
— Quand tu es tombé…
Connor ne bouge pas.
Sa voix est stable.
— Oui.
— J’ai cru que le monde venait de se décaler.
Pas dramatique.
Pas tremblée.
Juste vraie.
Elle inspire doucement.
— Alors… apprendre à ne plus être inutile…ça me paraît important.
Connor répond sans réfléchir :
— Tu n’as jamais été inutile.
Elle baisse les yeux.
Cache un sourire qui n’a rien de léger.
Ils reprennent encore quelques mouvements.
Puis Connor dit :
— Encore une fois.
Elle attaque.
Moins de “yaaah”.
Plus de contrôle.
Il bloque.
Mais cette fois…elle ne tombe pas.
Elle se stabilise seule.
Le regarde.
Et quelque chose dans son expression change.
Une petite fierté calme.
Connor la remarque immédiatement.
Et, sans raison logique…cela lui procure une sensation proche de la satisfaction.
Plus tard, alors qu’il remet sa veste, elle demande :
— Tu vas continuer à venir ?
Il ne répond pas tout de suite.
Comme si la question méritait mieux qu’un automatisme.
— Oui.
Simple.
Stable.
Ses épaules descendent d’un cran.
Elle n’avait même pas réalisé qu’elles étaient tendues.
En sortant, Connor comprend quelque chose.
Iris ne deviendra probablement jamais une combattante.
Elle est trop lumineuse pour ça.
Trop vivante.
Trop entière.
Mais elle apprend.
Et surtout…elle refuse d’être une victime.
Et ça, pense Connor en descendant les marches, est une forme de force que même beaucoup de soldats n’atteignent jamais.
Derrière lui, la porte se referme.
Et pour la première fois depuis longtemps…Connor ne perçoit pas cet endroit comme un lieu à sécuriser.
Mais comme un endroit où quelqu’un l’attend déjà pour la prochaine séance
Posted Mar 8, 2026, 1:17 PM UTC