Brindille de Jacques Lacarrière

Une odeur comme une compagne, un rû d'effluves courant à mes côtés, sourdant de la terre et persistant au-dessus d'elle, à hauteur d'homme exactement, pensais-je en marchant dans la nuit, au point que les étoiles me parurent elles aussi parfumées en ce ciel tout orpaillé d'astres...

... Ici, la terre entière tournant sur la broche du monde parfumait l’infini d'une odeur d'âge, de foin et de chaumes brûlés, et je pensai : si seulement l’on savait, l’on pouvait ressentir, respirer comme le font les insectes l’odeur d'un territoire, les mille cadastres des senteurs ; si les géomètres au lieu du remembrement des parcelles se livraient au recensement des parfums, la terre nous dirait bien des choses que nous n’entendons plus…

… comme en ces boules de verre où le feu retient prisonniers les émaux des sulfures, je veux garder le souvenir des odeurs de cette nuit-là, en Morvan. Ces odeurs qui parlent comme les doigts d'une main dont chacun peut dire ou désigner l’horizon d'une vie. L'horizon d'une terre. Une Terre que ce soir-là, pour la première fois, j’appelais : Mère. Dans le corps chaud de son granite et de ses foins. Dans l’aisselle de ses lisières. Dans les mille pores de ses chaumes. Terre-Mère, Terre-Mère : sur le bord de la route, j’épelais le Temps qui respire.

Posted Jul 11, 2026, 8:48 PM UTC

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