EMPÊCHER N'EST PAS BÂTIR

Le 17 juillet 2025, la France a rendu le camp de Ouakam à l'armée sénégalaise, dernier acte d'une séquence ouverte à Bamako trois ans plus tôt et prolongée à Ouagadougou, à Niamey, à N'Djamena et à Abidjan. À chaque étape, l'annonce est venue de la capitale africaine et jamais du Quai d'Orsay. La doctrine de remplacement, formulée en janvier 2025, promet moins de garnisons et davantage de coopération civile, avec des détachements légers et des camps partagés en Côte d'Ivoire et au Gabon. L'habillage est honorable, mais il convertit une contrainte en intention. Sur la carte, le mouvement se lit d'un seul regard : repli sur un arc littoral allant du Maroc au golfe de Guinée, et sortie de l'intérieur sahélien.

Reste la question qui décidera vraiment du rang de la France, celle des ressources. Le dossier nigérien en donne la mesure. Fin 2024, Orano perd le contrôle de ses trois filiales. En juin 2025, Niamey nationalise la Somaïr. Le 18 mai 2026, le conseil des ministres annule la concession d'Arlit, titre délivré en 1968 au Commissariat à l'énergie atomique. La riposte française n'est pas venue d'un ministère mais d'un cabinet d'avocats : plusieurs arbitrages, et une injonction obtenue devant l'instance de la Banque mondiale interdisant d'écouler le stock. Le 4 mai 2026, le ministre nigérien des Mines reconnaissait que plus de 1 800 tonnes de concentré, évaluées à quelque 380 millions de dollars, n'avaient trouvé aucun acheteur.

Niamey possède la mine et ne peut pas vendre. Paris possède une ordonnance et n'a plus de minerai. L'enseignement est là : le dernier outil dont la France dispose est la faculté d'empêcher. Elle sait rendre un actif invendable, elle ne sait plus rendre un gisement exploitable. Pendant ce temps, Pékin construit un tiers des grands projets d'infrastructure du continent, en finance un sur cinq et opère dans plus d'un tiers des ports, agissant simultanément comme exploitant, prêteur, ingénieur et acheteur à long terme. Moscou pratique un troc plus rudimentaire, la protection contre l'accès, dont le mérite décisif est de n'exiger ni scrutin, ni audit, ni comptes. Washington raisonne en approvisionnement et non en implantation. Aucun des trois n'apporte un risque juridique en guise d'offre.

Le gaz obéit à la même logique. Le tracé transsaharien a été lancé le 4 juin 2026, mais sa portion nigérienne n'a connu aucun début d'exécution faute de financement, tandis que le corridor atlantique promu par Rabat attend son accord intergouvernemental. On en déduit trop vite que les groupes français seront écartés faute de tenir la voie d'évacuation. La déduction vaut pour les marchés de construction, non pour l'essentiel : celui qui possède la conduite encaisse un droit de passage, celui qui consomme la molécule n'a besoin de rien posséder. L'Europe financera l'itinéraire qui sortira de terre le premier et achètera le gaz des deux s'il en sort deux. Paris a d'ailleurs déplacé sa mise vers les gisements maritimes, précisément parce que le gaz liquéfié voyage par navire et ne traverse aucun État hostile.

Ce constat posé, il serait malhonnête de s'en réjouir. La grille qui présente le Sahel comme le théâtre d'un affrontement sans armes entre quatre membres permanents du Conseil de sécurité décrit une réalité, mais elle porte un piège : elle fait de nos États des objets. À force d'expliquer nos coups d'État, nos budgets et nos revers par une main extérieure, on prête à ces puissances une maîtrise qu'elles n'ont pas, et l'on offre à nos dirigeants une innocence qu'ils méritent moins encore. Aucun émissaire n'a rédigé les décrets qui soustraient nos marchés publics au contrôle, ni imposé qu'on achète un aéronef présidentiel avant de réparer une voie ferrée. Réunis à Abidjan en juillet 2026, des ministres africains ont reconnu que le modèle en vigueur expatrie l'emploi et la capacité industrielle, et que la dispersion des stratégies nationales ruine notre pouvoir de négociation. Le Niger a repris sa mine et ne vend pas. Le Mali a durci son code minier et expédie toujours du minerai brut.

Il restera donc à la France une place de second rang, tenable mais modeste : acheteur, financier d'appoint, plaideur opiniâtre, détenteur de réseaux de formation dont l'effet s'étale sur une génération. Elle ne redeviendra pas l'acteur central du Sahel, et il faut ajouter, pour être exact, qu'elle n'en avait plus les moyens avant d'en perdre le droit. Mais la question sérieuse n'est pas de savoir laquelle des quatre puissances l'emportera chez nous. Les quatre partagent le même intérêt : nous voir demeurer fournisseurs. Celle qui gagnera ne changera pas notre rang dans la chaîne de valeur, elle changera le nom porté en tête du contrat. Nous perdons du temps à nous demander qui gagne. Nous devrions en consacrer davantage à savoir ce que nous exigerons du vainqueur.

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Posted Aug 12, 2026, 10:59 AM UTC

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